La Guerre du football

honduras-salvador.pngRetour sur un épisode sanglant. Où quand le football sert de déclencheur à cent heures de guerre entre deux voisins qui se détestent. Petit retour sur la Guerre du Football, également appelée Guerre de Cent Heures, entre le Salvador et le Honduras.

Les causes de ce conflit sont multiples, savant mélange de problèmes économiques, géographiques, démographiques saupoudrés d’une bonne dose de nationalisme exacerbé.

Dans les années 50, la situation est bien différente dans ces deux pays pourtant voisins. Au sud, le Salvador est un petit pays surpeuplé, avec 4 millions de personnes pour 23 000 kilomètres carrés. Au nord, le Honduras est beaucoup plus grand, mais moins peuplé. Il est 7 fois moins dense que son voisin. La répartition des terres est très inégale dans ces deux pays, où moins de 2 % de la population détient plus de la moitié des terres. Dans ces conditions, de nombreuses familles salvadoriennes quittent leur pays pour le voisin hondurien, espérant trouver dans ce pays peu peuplé des terres à cultiver. La faible surveillance des frontières et l’appui des Etats-Unis, qui rêve d’unifier les populations d’Amérique Centrale grâce à son Marché commun centraméricain (afin de contrer une possible expansion communiste depuis Cuba) poussent donc environ 300 000 personnes à franchir la frontière.

Si cette situation avantage les grands propriétaires terriens salvadoriens, qui encouragent cette émigration, y voyant un moyen d’éviter une réforme agraire pourtant nécessaire, il n’en va pas de même au Honduras. Car dans ce pays peu industrialisé (qui ne profite donc pas vraiment du Marché commun centraméricain instauré par les Etats-Unis), ce solde migratoire positif, combiné à une forte croissance démographique, est très mal perçu. D’autant plus que l’occupation des terres est souvent illégale. Le ressentiment monte dans les années 60, jusqu’en 1968, où le Honduras mène une grande réforme agraire non pas contre les grands propriétaires terriens mais contre les immigrés salvadoriens. Cette décision déclenche une vive émotion au Salvador. Les travailleurs émigrés salvadoriens devenaient alors un enjeu pour les élites des deux pays.

La haine du voisin est alors cultivée par les gouvernements et les médias des deux pays. Plusieurs affaires de violations des frontières par les armées font monter la pression. Plusieurs centaines d’immigrés salvadoriens sont maltraités et fuient le Honduras, les incidents se multiplient depuis 1961. C’est dans ce climat plus que tendu que ces deux pays voisins se disputent une place pour la Coupe du monde 1970 dans la zone Concacaf.

Le match aller est disputé le 8 juin 1969 à Tegucigalpa, capitale du Honduras. Le séjour des joueurs salvadoriens n’est pas de tout repos. Des enseignants en grève répandent des clous sur les routes, dont les pneus du bus des salvadoriens est victime. Se sentant visés, ceux-ci se répandent en insultes sur les Honduriens. La nuit précédant le match, les supporters locaux se vengent en se manifestant bruyamment sous les fenêtres des Salvadoriens toute la nuit. Epuisés par le manque de sommeil, les Salvadoriens perdent le lendemain 1-0, sur un but marqué à la dernière minute de jeu.

Au Salvador, cette défaite est vécue comme une offense par une jeune supportrice qui se tire une balle dans le coeur, n’ayant «pas supporté que sa patrie soit mise à genoux» selon le quotidien salvadorien El Nacional. Amelia Bolanios a droit à des obsèques nationales, retransmises en direct à la télévision où l’on peut voir son cercueil escorté par le président de la République, le gouvernement et l’équipe nationale de football.

La semaine suivante, le match retour est mis sous haute surveillance par l’armée. Ce qui n’empêche pas l’équipe du Honduras de voir son hôtel être incendié. Relogée dans un autre hôtel, elle subit à son tour cris des Honduriens et lancers d’objets dans les fenêtres. Impossible de dormir. Après avoir été emmenés au stade dans des véhicules blindés escortés par la police, les visiteurs s’inclinent 3-0.

C’est lors de ce match que les premières grosses échauffourées apparaissent. Les Honduriens qui avaient fait le voyage pour assister au match sont molestés, leurs voitures incendiées. Les hôpitaux sont débordés, on dénombre au final deux morts, deux Honduriens. L’équipe de football peut regagner son pays sans encombres, mais la frontière est dorénavant fermée.

Apprenant les deux décès, les Honduriens se vengent alors sur les Salvadoriens résidents du Honduras. Le gouvernement n’intervient pas. Il y a des morts, des blessés, la capitale est paralysée durant deux jours, jusqu’à ce que les violences cessent d’elles-mêmes.

Les deux équipes ayant remporté un match, on décide de faire jouer un match d’appui sur terrain neutre. La rencontre sera jouée à Mexico le 27 juin, loin des deux pays où La fièvre nationaliste monte. Les médias, et même les gouvernements, font monter la pression. La logique sportive est respectée dans ce troisième match, remporté 3-2 après prolongations par le Salvador, qui se qualifie pour les barrages. Mais il est disputé dans une atmosphère d’émeute, et les troubles ne cessent pas. On compte de nouveaux blessés et décès, les hôpitaux sont de nouveau débordés.

Suite à ce match, les insultes fusent entre gouvernements. Le Honduras accuse les arbitres de malhonnêteté, les joueurs adverses de tricherie. La tension devient extrêmement tendue. Le lendemain, la Guerre du football est déclenchée. Des incidents entre quelques personnes à la frontières deviennent des «combats importants», des atrocités de toutes sortes, purement imaginaires. Le 4 juillet, le vice-consul du Salvador à Tela est assassiné. On dénombre 20 000 expulsés salvadoriens. Les relations diplomatiques entre les deux États sont rompues. Le 14 juillet, l’armée de l’air salvadorienne bombarde Tegucigalpa et son aéroport.

La guerre ne durera que 4 jours. L’armée salvadorienne, supérieure en nombre et en équipement, avance rapidement dans le territoire hondurien, mais l’aviation hondurienne est nettement supérieure à son opposante. Elle la détruit ainsi que les dépôts de munitions et de carburant, ce qui contraint l’armée salvadorienne à l’immobilité, ce à quoi est finalement voué le conflit. Ces cent heures de guerre sont néanmoins violentes. On compte près de 2 000 morts et des milliers de blessés. Environ 20 000 Honduriens et 80 000 Salvadoriens sont refugiés durant le conflit.

Le 29 juillet, sous la pression de la communauté internationale et de l’Organisation des États Américains, les Salvadoriens retirent leurs troupes. L’immense majorité des immigrés salvadoriens quittent eux aussi le Honduras. Il faut néanmoins attendre 11 ans, jusqu’en 1980, pour qu’un traité de paix soit signé.

Dans cette histoire, le football, s’il est le point de départ du conflit, n’en est pas la cause profonde. Outre les points que nous avons pu voir plus haut, il faut savoir que le gouvernement hondurien de Lopez Arellano s’est plus ou moins servi du nationalisme et du ressentiment anti-salvadorien comme ressort politique. Arrivé au pouvoir par un coup d’état et des élections truquées, très peu populaire, menacé par des mouvements estudiantins et syndicalistes, il sort renforcé de ce conflit en ayant pu faire sa réforme agraire et par le départ des Salvadoriens installées dans son pays. Coté salvadorien, la crise qui découle de ce conflit enlise le pays, jusqu’à la guerre civile qui durera une dizaine d’années. Où quand les enjeux du football dépassent le terrain…

Source: notamment le site Wearefootball, que je vous recommande particulièrement.

 
Amérique | Histoire

trackback uri 8 commentaires

Merci vraiment PJ pour cette leçon d’histoire très instructive.
Ces 2 pays se sont-ils rencontrés, footballistiquement parlant, depuis 69 ?

par Fab, 28.04.2008 à 13h35   | Citer

Avec plaisir Fab!

Effectivement, j’ai omis de parler de la suite footballistique de cette histoire. Il se sont rencontrés depuis oui. La dernière fois en 2007 en amical à San Salvador (2-0 pour le Salvador). Ils se sont souvent rencontrés, notamment en Coupe Centraméricaine.

par PJ, 28.04.2008 à 13h51   | Citer

Non, vraiment j’aime beaucoup tout ce qui est lié à l’histoire
Avec les JO en ce moment on est servis.

par Fab, 28.04.2008 à 14h13   | Citer

Un petit message aussi ici pour féliciter PJ pour cet article que j’ai linké sur coupfranc ;)

par roycod, 28.04.2008 à 18h50   | Citer

J’adore ce genre d’article! Merci PJ!

par bolivar, 29.04.2008 à 08h03   | Citer

Magnifique PJ!! un vrai délice…

par Jeje, 29.04.2008 à 08h31   | Citer

Merci!

par PJ, 29.04.2008 à 09h28   | Citer

je t’ ai fait une dédicace chez roycod(-_-)

par thi oc, 29.04.2008 à 21h29   | Citer