C’était il y a 23 ans et pourtant les langues commencent à peine à se délier. Le 16 avril 1986, Steaua battait Anderlecht 3-0 et se qualifiait pour la finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions. Une qualification historique qui posait un problème, et non des moindres: le passage à l’Ouest, avec toutes les craintes que cela comportait chez les dirigeants communistes. Avoir un passeport relevait de la mission impossible en Roumanie au milieu des années 80, la période la plus dure de l’histoire du régime. Pourtant, 2 000 supporters bucarestois sont présent le 7 mai dans le stade Sanchez Pizjuan de Séville. Certains heureux élus commencent à raconter comment cela a été possible.
Beaucoup de choses ont été dites au sujets des supporters présents lors de la finale. Mais peut-on vraiment parler de supporters? Mal vus par le pouvoir, qui interdit de toute manière les réunions de plus de 4 personnes, les groupes de supporters n’existent pas. Des ouvriers triés sur le volet sont envoyés encourager l’équipe les soirs de match, comme on les envoie manifester leur soutien au couple Ceauşescu lors des grands rassemblements. Il n’existe pas de mouvement ultra comme on les connaît aujourd’hui. Et les vrais supporters, on a quand même le droit d’aimer son équipe, n’ont eux absolument aucune chance de suivre leur équipe en Espagne.
Le passage à l’Ouest impose en effet une sélection draconienne. De fait, la sélection commence dès le lendemain de la demi-finale retour. Le club informe alors que l’équipe aura besoin d’une galerie de supporters le 7 mai, soir de la finale. Le « recrutement » est donc immédiatement confié à l’omnipotente Securitate, la police politique.
Chaque entreprise d’état reçoit alors entre 30 et 40 places. Mais le filtre mis en place réduit de manière drastique le chiffre réellement alloué. Pour être approuvé, un dossier doit recevoir trois signatures: celle du chef du personnel de l’entreprise (membre du parti), celle du directeur (idem) et celle du secrétaire local du parti. Les dossiers acceptés sont alors envoyés à la Securitate. A l’apothéose de sa puissance, celle-ci possède un dossier sur quasiment tous les citoyens du pays. C’est grâce à ces dossiers que le recrutement se fait. Appartenance au parti, grade, idéologie irréprochable, famille exempte de tout reproche, tout est pris en compte. Les éléments acceptés feront le voyage à Séville.
Mihai Chiriţă fait partie de ceux qui racontent aujourd’hui cet événement. En tant que responsable de personnel au sein de l’entreprise Aversa, il a participé aux vérifications des «garanties politico-morales» des candidats et a fait partie du voyage en Espagne. Il raconte ainsi que, bien que les sélectionnés semblaient présenter toutes les garanties nécessaires, c’est-à-dire qu’ils ne risquaient pas de déserter vers l’Ouest, des instructions précises leur ont été données. «Avant de partir, ils nous ont regroupé au Lycée Coşbuc pour nous donner les instructions, nous dire ce que nous pouvions faire et ce qui était interdit. Puis, sur la route vers l’aéroport, un directeur a été sommé de descendre du bus. Un membre de la Securitate avait probablement appelé le responsable du Parti pour l’informer qu’il risquait de rester en Espagne.» Les supporters sont, selon toute logique, eux aussi membres de la Securitate. Cela n’empêche pas les soupçons. Avec raison.
D’autres personnes présentes racontent le voyage. «5 avions IL-82 et TU-154 ont décollé de Bucarest entre 7h et 8h30 le 7 mai. Lorsque nous sommes arrivés à Séville quatre heures plus tard, on nous a donné 423 pesetas, l’équivalent de 3 dollars.» La délégation d’hommes en costume et cravate est sérieusement encadrée et surveillée, toujours par la Securitate. «Cet argent était le seul autorisé. Quiconque était pris avec autre chose risquait la prison.» Hors de question dans ces conditions d’acheter de quoi manger. «Chacun avait préparé des sandwichs pour le déjeuner. Pour boire, une bouteille d’eau plate coûtait 50 pesetas dans une épicerie. Avec le reste, on achetait des souvenirs, un briquet, des bananes pour les enfants. Nous avons visité la vieille ville, la cathédrale, le Palais royal, le parc Murillio, puis nous avons marché environ 5 kilomètres pour aller au stade.»
Un stade qui a tout d’abord été le théâtre d’un gros coup de colère de Nicolae Gavrilă, le président du club bucarestois: le programme du match annonçait une opposition entre le FC Barcelone et le… Steaua de Budapest! C’est ainsi que, après que les représentants de l’UEFA aient mille fois présentés leurs excuses, le speaker du stade annonçait toutes les 10 minutes que l’adversaire du Barça était bien le Steaua de Bucarest! Et c’est un Gavrilă revanchard et nerveux qui déclarait aux médias occidentaux après le résultat final: «on vous apprend tout, le foot et la géographie!»
Les supporters roumains ont eux pris place du côté où les tirs au but seront tirés en fin de match. «Nous avons été très bruyants, se souvient l’un d’eux. Ca a beaucoup surpris les supporters espagnols. Ils ont commencé à nous envoyer des peaux de banane et d’orange, mais les forces de l’ordre étaient très vigilantes et intransigeantes. Nous n’étions qu’une année après le Heysel.»
«Nous sommes repartis le soir même, rien n’était prévu pour passer la nuit à Séville. Nous l’avons donc passée à l’aéroport. Il manquait alors des personnes. Tous ceux qui avaient fait le déplacement étaient au match, mais certains ont décidé de rester en Espagne.» La surveillance de la Securitate était donc logique, mais insuffisante. Il s’avèrera par la suite que certains ‘’surveillants’’ eux-mêmes ont disparu. La sélection draconienne n’aura donc pas suffit. «Les noms des personnes manquantes à l’appel étaient appelés par la radio de l’aéroport. J’en ai compté 22,» raconte l’un des protagonistes. «Le premier avion a décollé à 1h du matin. Moi, je suis parti dans le dernier. Nous sommes arrivés à Bucarest à 7h30,» se souvient-il. «Nous mourions de faim et de soif. Quand nous sommes montés dans l’avion, on nous a servi un verre de champagne pour fêter la victoire,» raconte un autre supporter. Des supporters pas comme les autres, qui ont vécu une victoire pas comme les autres.


















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8 commentaires
Merci pour ce superbe article !
J’imagine que la plupart des « supporters » présents à Séville faisaient parti des proches de ceux qui étaient censés choisir. J’ai du mal à imaginer qu’ils aient été sélectionnés de manière « loyale » c’est-à-dire au « mérite ». Ils étaient qd même balèzes ces communistes pour faire chier leur peuple …
je suis… halluciné de ce que ca pouvais être avant… sacré ressemblance avec cuba… bravo le communisme
Totalitarisme, regime de Ceaucescu et Securitate. c’était une autre époque, bien que pas si lointaine… On a tendance à l’oublier, quand on est pas Roumain.
Cette finale, je m’en souviens. Toute l’Europe voyait le Steaua se faire etriller par le Barca. Ca se jouait en Espagne, alors tu penses ! Seulement ce fameux gardien, dont j’ai oublié le nom, je ne l’ai pas cherché, avait fait d’une seance de tir au but, un moment anthologique de la coupe des champions. C’est simple il avait tout arrêté.
22 gars qui ce se sont fait la malle au final… J’aime bien le clin d’oeil. Ca fait deux équipes de foot !
j’adore ces articles made in parlons foot bravo ! Et s’ils avaient perdu la finale tous au goulag d’ou l’expression c’était le match de ma vie.
helmut duckadam le nom du gardien qui peu de temps apres a du arrêter le football à cause d’une maladie du sang me semble t-il
Selon la version officielle oui. Mais certains, dont Dominique Paganelli dans son exxxxxccccellent ouvrage Libre arbitre, parlent d’une version officieuse à la fin de carrière de Duckadam qui met le pouvoir communiste encore plus au banc des accusés…
foutu regime totalitaire! et en depit de la surveillance,22 pti malins qui ont deguerpi ! preuve que la liberte est une aspiration sacree.